
Il est 8 h 52. Vous avez coupé le moteur sur le parking de l’entreprise, et vous restez assis. Une minute passe, puis deux, le temps de vous préparer à ce qui vous attend à l’étage.
Si ce titre vous a fait ouvrir l’article, c’est sans doute qu’un détail de cette scène vous parle : le ventre noué le dimanche soir, la sensation de jouer un rôle de 9 h à 18 h, un collègue dont la voix a changé. La souffrance au travail s’installe rarement d’un coup. Elle avance par petites concessions, jusqu’au jour où vous n’arrivez plus à les compter.
Nous voyons ici comment la reconnaître, comment en parler sans vous exposer et ce qui aide à s’en sortir, que vous souffriez, que vous dirigiez une équipe ou qu’un collègue vous inquiète. Une question nous guidera : à qui direz-vous la première phrase ?
Sommaire
- Qu’est-ce que la souffrance au travail ?
- Souffrance au travail : quels signes doivent vous alerter ?
- D’où vient la souffrance au travail ?
- Souffrance au travail, stress, burn-out, harcèlement : comment les distinguer ?
- Comment parler de sa souffrance au travail ?
- Que faire quand on souffre au travail ? Cinq recours dans l’ordre
- Manager, dirigeant, RH : que faire face à un salarié qui souffre ?
- Et si c’est un collègue qui souffre ?
- Peut-on s’en sortir ?
- Et demain matin, sur le parking ?
- Questions fréquentes
Qu’est-ce que la souffrance au travail ?
La souffrance au travail désigne un mal-être psychique que le travail provoque ou aggrave : anxiété, tristesse, perte d’élan, épuisement. Santé publique France y range tous les troubles de la sphère mentale causés ou aggravés par le travail, d’après l’avis du médecin du travail.
L’expression ne désigne pas un diagnostic. Derrière elle, les médecins du travail relèvent le plus souvent une dépression, puis un épuisement professionnel ou de l’anxiété, que seul un professionnel de santé peut qualifier.
Pour le cadre général, notre guide sur la santé mentale au travail pose les définitions, les obligations de l’employeur et la démarche de prévention. Cet article part du point de vue de celui qui souffre et de son entourage direct.
Ce chiffre ne compte que les dossiers reconnus ; il mesure une fraction de ce que les salariés traversent. À l’échelle mondiale, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que la dépression et l’anxiété font perdre chaque année 12 milliards de journées de travail, toutes causes confondues.

Souffrance au travail : quels signes doivent vous alerter ?
Trois repères aident à reconnaître la souffrance au travail : elle dure, elle déborde sur votre vie hors du bureau et elle change vos comportements. Un mauvais lundi n’en fait pas partie ; trois mois de mauvais lundis en font partie.
- Votre humeur. Vous êtes triste ou irritable sans que cela retombe, vous redoutez d’entrer au bureau, vous pleurez sans raison apparente.
- Votre corps. Vous dormez par morceaux, vous avez mal à la tête ou au ventre le dimanche soir, le week-end ne vous repose plus.
- Votre travail. Vous multipliez les erreurs et les oublis, chaque décision vous coûte, vous évitez les réunions, les appels et les mails.
- Vos relations. Vous vous repliez, vous répondez sèchement à des collègues que vous appréciez, vous avez l’impression que personne ne comprend.
- Vos habitudes. Vous ajoutez un café, un verre pour décompresser ou un tranquillisant pour tenir ou pour dormir.
Reliez ces signes à ce qui a changé au travail : une réorganisation, un nouveau manager, un départ non remplacé. La date d’apparition en dit plus long que le symptôme.
Le déclic vient parfois d’une phrase entendue ailleurs. Une personne qui a répondu à notre enquête de juillet 2026 raconte le sien :
C’est la réunion sur les risques psychosociaux de mon RH, qui m’a fait prendre conscience que je cochais toutes les casesTémoignage reçu en réponse à notre enquête de juillet 2026
10 signes de burn-out chez un collaborateurÀ lire aussi
Test burn-out : suis-je au bord du burn-out ?
D’où vient la souffrance au travail ?
La souffrance au travail vient presque toujours de l’organisation du travail et des relations qui s’y nouent. Dans la surveillance que Santé publique France a publiée en juillet 2026 à partir des médecins du travail, plus de 98 % des facteurs d’exposition cités pour une souffrance psychique relevaient de l’organisation, des relations ou de l’éthique.
Deux facteurs reviennent plus que tous les autres en 2022-2023 : la charge de travail, excessive ou insuffisante, et la qualité des relations avec la hiérarchie, les collègues ou les pairs. À eux deux, ils représentent plus de 40 % des facteurs cités, chez les hommes comme chez les femmes.

Le mot « charge » couvre les deux sens : le trop-plein comme le vide, quand un poste perd sa substance. L’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) range plus largement ces risques en six familles : intensité et temps de travail, exigences émotionnelles, manque d’autonomie, rapports sociaux dégradés, conflits de valeurs et insécurité de la situation de travail.
Notre article sur les piliers de la santé mentale au travail les reprend, celui sur ce qu’est un risque psychosocial les détaille, et notre guide sur le document unique d’évaluation des risques (DUERP) rappelle ce que l’employeur doit en faire.
Les cadres ne sont pas épargnés. Parmi les salariés vus en consultation en 2022-2023, 11,2 % des femmes cadres et 4,4 % des hommes cadres présentaient une souffrance psychique signalée par leur médecin, contre 3,3 % des ouvrières et 0,9 % des ouvriers.
Tous métiers confondus, les femmes étaient 2,9 fois plus concernées que les hommes en 2022-2023. Ces chiffres viennent de médecins volontaires dans huit régions et territoires : ils décrivent une tendance, pas la France entière.
Souffrance au travail, stress, burn-out, harcèlement : comment les distinguer ?
La souffrance au travail désigne le mal-être que vous ressentez ; le stress, le burn-out, le harcèlement moral et la souffrance éthique décrivent chacun une situation précise, avec ses repères et ses recours. Elles peuvent se cumuler.
| Situation | Ce qui la définit |
|---|---|
| Le stress | Il naît d’un déséquilibre entre les contraintes perçues et les ressources perçues (INRS). Aigu, il passe avec la contrainte ; chronique, il abîme la santé. |
| Le burn-out | L’OMS le décrit comme un syndrome de stress chronique au travail mal géré : épuisement, cynisme, efficacité réduite. La Haute Autorité de santé (HAS) n’y voit pas une maladie caractérisée. |
| Le harcèlement moral | Il repose sur des agissements répétés qui dégradent les conditions de travail et la santé (article L1152-1). La loi l’interdit. |
| La souffrance éthique | Elle naît du décalage entre ce que vous faites et ce que vous jugez juste ou utile (conflit de valeurs, selon l’INRS). |
Dans le doute, parlez de ce que vous vivez avant de chercher le bon mot : un médecin vous aidera à le trouver. Chaque situation a sa page de repères : notre guide du burn-out au travail, notre article sur le harcèlement moral en entreprise et celui sur la souffrance éthique.
Comment parler de sa souffrance au travail ?
Pour parler de sa souffrance au travail, choisissez une personne, un moment et trois faits : ce que vous vivez, depuis quand, ce que vous demandez. Un rendez-vous prévu vaut mieux qu’un aveu lâché entre deux portes.
Vous avez plusieurs interlocuteurs possibles : votre manager, un collègue de confiance, les ressources humaines, un représentant du personnel, le médecin du travail, votre médecin traitant. Ils ne se valent pas.
Prenons une salariée fictive, Inès, cheffe de projet. Depuis la réorganisation de mars, elle dort mal et ne suit plus ses dossiers. Elle peut se confier à une collègue, écrire à son manager, demander une visite au médecin du travail, poser des congés ou attendre l’entretien annuel.
Se confier à une collègue soulage le soir même ; le lendemain, rien n’a changé. Attendre l’entretien annuel laisse la situation s’installer pendant des mois. La visite chez le médecin du travail, elle, ouvre une porte vers quelqu’un qui peut agir sur son poste.

Quelques gestes simples aident à se lancer :
- Notez trois faits datés : une surcharge, une réunion, un message. Les faits se discutent mieux que les impressions.
- Demandez un rendez-vous plutôt que de lancer le sujet dans un couloir.
- Commencez par une phrase simple, par exemple : « Depuis la réorganisation, je dors mal et je n’arrive plus à suivre. J’aimerais en parler. »
- Dites ce que vous demandez : un dossier en moins, un échange avec le médecin du travail, quelques jours pour souffler.
- Reportez votre réponse si un interlocuteur vous propose une solution sur le moment : vous avez le droit de réfléchir.

Que faire quand on souffre au travail ? Cinq recours dans l’ordre
Face à la souffrance au travail, cinq recours existent, du plus proche au plus formel. Vous n’avez pas à tous les parcourir : commencez par celui qui vous coûte le moins.
Il évalue votre état, vous soigne et décide d’un éventuel arrêt de travail. Pour une souffrance d’intensité légère à modérée, le dispositif Mon soutien psy de l’Assurance Maladie ouvre jusqu’à 12 séances par an chez un psychologue partenaire (50 € la séance, remboursée à 60 %).
L’article R4624-34 du Code du travail vous permet de la demander en dehors des visites prévues, et votre demande ne peut motiver aucune sanction. Le médecin peut proposer par écrit des aménagements de poste, après échange avec vous et votre employeur (article L4624-3).
Apportez vos dates et une demande précise. L’employeur doit prendre les mesures nécessaires pour protéger votre santé physique et mentale (article L4121-1).
Un élu du comité social et économique (CSE) qui constate une atteinte à la santé physique ou mentale d’un salarié peut saisir l’employeur, qui doit mener sans délai une enquête avec lui et corriger la situation (article L2312-59).
Une maladie psychique peut être reconnue comme maladie professionnelle quand le lien avec le travail est direct et essentiel et que l’incapacité atteint au moins 25 %. Un comité régional examine alors le dossier ; les comités ont rendu 43 % d’avis favorables en 2024 sur les maladies psychiques.
Manager, dirigeant, RH : que faire face à un salarié qui souffre ?
Un manager ne soigne pas ; il agit sur ce qui dépend de lui : la charge, les priorités, la qualité des échanges. La loi pose le cadre : l’employeur doit prendre les mesures nécessaires pour protéger la santé physique et mentale de ses salariés. Notre article sur les obligations de l’employeur détaille ce que cela implique.
Face à un salarié dont la voix a changé, vous pouvez :
- poser la vraie question, en tête à tête, puis vous taire pour écouter la réponse ;
- féliciter le salarié pour son engagement ;
- lui conseiller de souffler un peu ;
- retirer un dossier avant d’en ajouter un autre ;
- regarder l’organisation du travail, pas seulement la personne ;
- lui rappeler qu’il peut demander lui-même une visite au médecin du travail.
Ces choix ne se valent pas. Féliciter ou conseiller de souffler soulage la semaine ; la cause, elle, reste sur le bureau. Retirer un dossier et revoir l’organisation agissent sur elle, et la question sincère révèle ce que vous ne voyez pas.
Cette question, beaucoup de salariés ne l’entendent pas : 37 % des répondants à notre enquête de juillet 2026 disent que leur manager ne leur a jamais demandé si ça allait (N = 1 048 répondants). Le chiffre est un plancher, car plusieurs ont répondu non alors que la question leur avait été posée, parce qu’elle était de pure forme.
Peu de managers demandent réellement et sincèrement aux collaborateurs s’ils vont bien, et peu écoutent et entendent réellement la réponseRéponse reçue à notre enquête de juillet 2026
Les chiffres de l’Assurance Maladie confirment que le sujet pèse : près de 29 000 accidents du travail étaient liés à une affection psychique ou à un contexte de risques psychosociaux en 2024, soit 14 % de plus qu’en 2023 et 5,3 % de l’ensemble. L’Assurance Maladie y voit un minimum.
À lire aussiMédecine du travail : les réponses aux questions que vous n’osez pas poser
Et si c’est un collègue qui souffre ?
Un collègue qui souffre n’attend pas de vous un diagnostic ; il attend que quelqu’un le remarque. Un changement qui dure, une question posée en tête à tête, puis l’orientation vers un professionnel suffisent pour commencer.
Beaucoup hésitent. Quand nous posons la question en salle lors de nos sensibilisations, 20 à 25 % des participants seulement se disent capables d’aller parler à un collègue qui ne va pas bien. Les raisons reviennent : la peur de s’immiscer, de ne pas trouver les bons mots, de ne pas savoir quoi faire.
Les tomes 1 et 3 de nos livres blancs santé mentale, gratuits, aident à trouver les mots et à préparer la conversation.
À lire aussiComment aider un collègue qui va mal au travail : le guide pour managersÀ lire aussi
Collègue en souffrance : comment éviter les attitudes contre-productives
Peut-on s’en sortir ?
Oui. Les recommandations de l’OMS sur la santé mentale au travail couvrent à la fois l’organisation du travail, la formation des managers et l’accompagnement des personnes concernées, y compris à leur retour. Chacun de ces volets a son équivalent à votre échelle :
- Vous soigner : médecin traitant, psychologue, parfois un arrêt de travail pour couper avec la cause.
- Changer ce qui peut l’être : la charge, les priorités, le rôle, les relations. Un manager ou le médecin du travail peut vous y aider.
- Préparer le retour : une visite de pré-reprise, une reprise progressive, des aménagements. Notre article sur le retour au travail après un burn-out décrit ce parcours.
Quand la cause ne bouge pas malgré vos demandes, changer de poste ou d’entreprise reste une option légitime. Prenez cette décision avec votre médecin et vos proches, plutôt que dans l’urgence d’un lundi matin.
Et demain matin, sur le parking ?
Revenez à la scène du début : moteur coupé, 8 h 52. Vous savez maintenant que ce que vous ressentez porte un nom, que ses causes se trouvent surtout dans l’organisation du travail et que plusieurs portes s’ouvrent devant vous.
Reste la question du début : à qui direz-vous la première phrase ? Choisissez un nom aujourd’hui et un rendez-vous cette semaine. Si c’est un collègue qui vous inquiète, proposez-lui un café dès lundi et dites-lui ce que vous voyez, sans le juger.
Le moteur peut rester coupé une minute de plus. La première phrase, elle, n’a pas à attendre.
🤝 Demander un accompagnement QVCT ou RPS
🎤 Découvrir la conférence sensibilisation santé mentale

Questions fréquentes sur la souffrance au travail
Que faire en cas de souffrance au travail ?▼
À qui parler de sa souffrance au travail ?▼
La souffrance au travail est-elle reconnue comme maladie professionnelle ?▼
Un arrêt de travail est-il possible pour souffrance au travail ?▼
Peut-on être sanctionné pour avoir parlé de sa souffrance au travail ?▼
Comment aider un collègue en souffrance au travail ?▼
Quelle différence entre souffrance au travail et burn-out ?▼
Qui appeler quand on n’en peut plus ?▼
Cet article informe : il ne remplace pas l’avis d’un médecin, d’un psychologue ou d’un juriste. Si vous vous reconnaissez dans ces signes, parlez-en à votre médecin traitant ou au médecin du travail. En cas de détresse, d’idées noires ou de sentiment de ne plus tenir, appelez le 3114 (numéro national de prévention du suicide, gratuit, 24 h sur 24 et 7 jours sur 7).
Nous analysons les évolutions du monde du travail depuis 2017. Vous avez identifié une étude solide, un signal faible ou une situation terrain que vous souhaitez partager ? Écrivez-nous.
anne@loptimisme.com- Assurance Maladie, Risques professionnelsRapport annuel 2024, novembre 2025 (maladies psychiques reconnues, p. 47 et 152 ; accidents du travail liés aux affections psychiques et aux RPS, p. 155).
- Santé publique FranceProgramme de surveillance épidémiologique des maladies à caractère professionnel en France : résultats des Quinzaines MCP 2019-2023, Homère J., Delézire P., Garras L., Fouquet A., Fernet F., juillet 2026 (figure 19, p. 44).
- Santé publique FranceLa souffrance psychique en lien avec le travail à partir du Programme de surveillance des maladies à caractère professionnel : résultats des enquêtes transversales 2013 à 2019 et évolution depuis 2007, Delézire P. et coll., Bulletin épidémiologique hebdomadaire, n° 5, 5 mars 2024.
- INRSPrévenir les risques psychosociaux : facteurs de risque, six familles de facteurs, page mise à jour le 9 novembre 2021.
- INRSPrévenir les risques psychosociaux : ce qu’il faut retenir, page mise à jour le 9 novembre 2021.
- OMSMental health at work, fiche d’information, page datée du 15 septembre 2026.
- OMSBurn-out an « occupational phenomenon »: International Classification of Diseases, 28 mai 2019.
- HASRepérage et prise en charge cliniques du syndrome d’épuisement professionnel ou burnout, mars 2017.
- Code du travailArticles L4121-1 (obligation de l’employeur), R4624-34 (visite à la demande du travailleur), L4624-3 (mesures individuelles proposées par le médecin du travail), L2312-59 (droit d’alerte du CSE), L1152-1 et L1152-2 (harcèlement moral).
- Service-public.frMaladie professionnelle : démarches à effectuer, page vérifiée le 6 mai 2025.
- Assurance Maladie (ameli)Remboursement de séances chez le psychologue : dispositif Mon soutien psy.
- 3114Le numéro national de prévention du suicide, piloté par le ministère chargé de la santé.
- L’Optimisme.proEnquête auprès de sa communauté, juillet 2026, N = 1 048 répondants. Remontées terrain de nos sensibilisations, 2026.


