Mis à jour le 19 juillet 2026
Vous venez de décrocher la promotion. Vous avez terminé le projet dans les temps, votre manager vous félicite devant l’équipe, et vous ressentez un léger malaise plutôt qu’une fierté. Vous pensez que le dossier était plus simple qu’il n’y paraissait, que l’équipe a beaucoup porté, que vous avez surtout eu de la chance sur le calendrier. Et vous redoutez déjà le prochain projet, celui qui révélera enfin que vous n’êtes pas à la hauteur. Ce mécanisme porte un nom, le syndrome de l’imposteur, et il produit un paradoxe redoutable, plus vous accumulez les réussites, plus le doute grandit.
Ce guide expose ce que la recherche établit sur ce phénomène, comment il se mesure, d’où il vient, ce qu’il coûte au travail, et surtout ce qui permet de s’en libérer. Nous nous appuyons principalement sur les travaux de Pauline Rose Clance, qui a identifié le phénomène en 1978, et sur la thèse de doctorat de Kevin Chassangre, qui a validé en 2016 l’outil de mesure de référence en langue française auprès de près de 1 600 participants.
Qu’est-ce que le syndrome de l’imposteur ?
Deux psychologues américaines, Pauline Rose Clance et Suzanne Imes, décrivent le phénomène pour la première fois en 1978 dans un article resté célèbre, à partir de leur pratique clinique. Elles observent des personnes qui réussissent objectivement, qui accumulent les diplômes et les responsabilités, et qui restent pourtant convaincues d’avoir trompé leur entourage. Les autrices parlent alors de impostor phenomenon, phénomène de l’imposteur, une expression que l’usage français a transformée en syndrome de l’imposteur.
Une précision compte avant d’aller plus loin. Le mot syndrome trompe, car le syndrome de l’imposteur ne constitue pas un trouble mental répertorié. Il n’apparaît ni dans le DSM-5, le manuel de référence américain, ni dans la Classification internationale des maladies de l’Organisation mondiale de la santé. Les chercheurs le décrivent comme un vécu, un ensemble de pensées et de comportements, pas comme une pathologie constituée.
Cette absence de statut médical ne le rend pas anodin. Les travaux de Kevin Chassangre montrent que le syndrome s’accompagne fréquemment d’anxiété, de manifestations dépressives et d’une faible estime de soi, trois notions fortement associées à son intensité. Il existe donc un continuum, du doute passager que presque tout le monde connaît jusqu’à des formes intenses qui justifient un accompagnement.
Les chercheurs débattent aussi de sa nature. Pendant longtemps, ils l’ont conceptualisé comme un trait stable de personnalité. Les recherches plus récentes privilégient une lecture en termes d’état affectif, ressenti dans certaines situations précises, notamment lorsque l’évaluation que les autres portent sur vous vous semble excessive. Cette seconde lecture explique pourquoi le sentiment surgit lors des changements de poste plutôt qu’en continu.
Les trois dimensions du syndrome de l’imposteur
L’outil de mesure le plus utilisé au monde reste l’échelle de Clance, publiée en 1985. Kevin Chassangre en a validé la version francophone en 2016 auprès de 1 597 participants, avec de bonnes qualités psychométriques. Cette validation a fait apparaître trois dimensions distinctes, qui structurent aujourd’hui la compréhension du phénomène en francophonie.
🎭 L’impression d’illégitimité
Le sentiment de tromper les autres sur ce que vous valez réellement.
- Vous pensez donner l’impression d’être plus compétent que vous ne l’êtes
- Vous redoutez que votre entourage découvre vos manques
- Vous vous sentez différent en public et en privé
- Vous craignez de ne pas pouvoir répéter votre succès
🎲 L’attribution à des facteurs externes
L’explication systématique de vos réussites par des causes qui ne dépendent pas de vous.
- La chance, le bon moment, les bonnes relations
- L’indulgence du jury ou du recruteur
- L’effort fourni, jamais la compétence
- Les échecs, eux, vous les attribuez à vous-même
🙅 La difficulté à accepter la reconnaissance
Le rejet des compliments et des signes de reconnaissance venus des autres.
- Vous minimisez ce qu’on vous dit de positif
- Vous hésitez à annoncer une promotion
- Vous cherchez pourtant l’approbation en permanence
- Ce besoin et ce rejet coexistent, et ils s’épuisent mutuellement
Qui est concerné par le syndrome de l’imposteur ?
Le chiffre le plus solide de la littérature vous surprendra peut-être par son ampleur. Selon les données rassemblées par Kevin Chassangre, 62 à 70 % de la population seraient amenés à douter un jour ou l’autre, ne serait-ce qu’une fois, de la légitimité de leur statut ou de leur succès. Autrement dit, le doute concerne la majorité des actifs à un moment de leur parcours.
Ce constat impose une nuance importante sur le sexe des personnes concernées. Les premiers travaux de Clance et Imes portaient sur des femmes qui réussissaient, et cette origine a durablement associé le syndrome au féminin. La recherche ultérieure a corrigé cette lecture. Il est aujourd’hui admis que le syndrome s’exprime indépendamment du sexe, et une étude a même observé une expression majoritairement masculine dans son échantillon.
Les chercheurs relèvent malgré tout une vulnérabilité féminine plus marquée, qu’ils expliquent par des attentes moindres à l’égard de leurs propres performances, une auto-évaluation plus basse de leurs capacités, un accès plus rare à des mentors, et le poids des stéréotypes sociaux. Le vécu diffère également, certains hommes tirant plutôt une forme de fierté de leur capacité à donner le change.
Les autres constats démographiques tiennent en peu de lignes. Le syndrome diminue avec l’âge et surtout avec l’expérience, mais l’ancienneté ne suffit pas à l’effacer, puisqu’il s’observe encore après huit ou douze années de pratique. Il traverse toutes les filières, des sciences sociales à l’ingénierie, de l’art aux parcours de santé. Il touche les professionnels de santé, du marketing, du management, les enseignants universitaires et les psychologues. Les personnes issues de minorités l’expriment davantage, sous l’effet des stéréotypes sociaux.
D’où vient le syndrome de l’imposteur ?
Le syndrome ne tombe pas du ciel et ne signale aucun défaut de caractère. Il se construit, à partir de l’histoire familiale, de certains traits de personnalité, puis de contextes professionnels qui le réveillent. La recherche identifie ces trois étages, et ils se cumulent.
Quatre messages reviennent dans la littérature : la valorisation de l’intelligence ou de la performance avant toute autre qualité, une image de soi transmise par la famille en contradiction avec celle que renvoie l’extérieur, l’absence de renforcement des réussites, et l’absence de reconnaissance des compétences jugées atypiques par rapport aux normes familiales. Associés à une faible estime de soi, ces facteurs expliquent entre 12 % et 50 % de la variance du syndrome selon les études.
Un enfant décrit comme exceptionnel affronte ensuite deux difficultés. Il découvre que ses capacités n’ont rien d’extraordinaire, et il imagine que son entourage finira par réviser son jugement. À l’inverse, l’enfant renforcé sur une seule qualité, sociale par exemple, quand un frère est célébré pour son intelligence, peine à intégrer ses ressources de manière objective.
Les personnes concernées décrivent souvent un environnement familial pauvre en soutien émotionnel, marqué par le contrôle, la surprotection ou des demandes exagérées. Un attachement anxieux, issu de réponses irrégulières aux besoins de l’enfant, prédit les manifestations du syndrome à l’âge adulte.
L’introversion et le névrosisme, c’est-à-dire l’instabilité émotionnelle, prédisposent à l’expression du syndrome. Les traits de personnalité expliquent entre 36 % et 43 % de sa variance selon les travaux disponibles. Le perfectionnisme inadapté pèse lui aussi lourdement, jusqu’à 42 % de la variance dans certaines études.
Les grandes transitions de vie et l’acquisition de nouveaux rôles constituent des facteurs de risque documentés. Une promotion, un changement de poste, une prise de fonction managériale, une mobilité géographique, chacune de ces étapes réactive le doute. Le soutien de collègues directs ou d’un mentor réduit ce risque.
Plusieurs configurations d’entreprise nourrissent le syndrome : un environnement de compétition, un manque de coopération, de fortes pressions de réussite, des succès inattendus, des étapes d’évaluation répétées, un sentiment d’isolement dans son domaine, une culture centrée sur la production plutôt que sur l’apprentissage, et paradoxalement des compliments exagérés.
Un point mérite votre attention si vous managez. L’élément déclencheur n’est pas tant la réussite en elle-même que le fait d’être considéré par les autres comme quelqu’un qui réussit. Un compliment appuyé, une mise en avant publique, une nomination annoncée en réunion peuvent donc produire l’effet inverse de celui recherché.
Quelles conséquences au travail ?
Le syndrome de l’imposteur ne se contente pas de créer un inconfort intérieur. Il modifie des comportements professionnels concrets, et ces comportements ont un coût, pour la personne comme pour l’entreprise.
Le cycle de l’imposteur
Clance a décrit un enchaînement que la recherche a largement repris. Lorsqu’une nouvelle tâche arrive, la personne éprouve une inquiétude profonde, du doute, parfois de l’anxiété. Pour y faire face, elle adopte l’une des deux stratégies suivantes. Elle procrastine, puis travaille frénétiquement à la dernière minute. Ou bien elle se sur-prépare sur la durée, bien au-delà de ce que la tâche exige.
La tâche se termine généralement par un succès. La personne reçoit des félicitations, ressent un soulagement, puis le doute revient et s’intensifie. Car ce succès, elle l’attribue à sa procrastination heureuse ou à son travail excessif, jamais à sa compétence. Chaque réussite renforce donc le sentiment d’imposture au lieu de le réduire. Le cycle finit par être vécu comme indispensable au succès, puisqu’il a toujours fonctionné.
Le cycle de l’imposteur aboutissant généralement à un succès, cet apprentissage et ce conditionnement amènent les imposteurs à rapidement associer succès et anxiété.Kevin Chassangre, La modestie pathologique, 2016
Le surtravail de compensation
La sur-préparation constitue le comportement le plus visible en entreprise, et le plus coûteux. La personne travaille davantage que nécessaire pour garantir un résultat qu’elle juge incertain. Elle en tire ensuite la conclusion qu’elle a dû fournir plus d’efforts que ses collègues pour arriver au même point, ce qui confirme à ses yeux son incompétence. Cette comparaison sociale dysfonctionnelle rend le surtravail impossible à arrêter.
Le lien avec l’épuisement professionnel a fait l’objet de travaux spécifiques, notamment chez les internes en médecine et chez les étudiants américains en médecine. Le syndrome de l’imposteur s’accompagne par ailleurs d’une incapacité à se détendre au quotidien, relevée dès les premiers travaux de Clance et Imes. Si vous voulez situer vos propres signaux d’épuisement, notre test de burn-out vous donnera un premier repère.
Le refus d’opportunités et l’évitement
La conséquence la plus silencieuse reste la plus lourde pour une carrière. Parmi les critères descriptifs du syndrome figure la tendance à préférer des postes de niveau inférieur ou peu stimulants, par peur d’échouer dans une position qui correspondrait vraiment à ses capacités. Des personnes compétentes déclinent donc des promotions, ne candidatent pas, ou restent volontairement en retrait.
L’évitement s’observe aussi au quotidien. Les personnes concernées fuient les situations d’évaluation quand elles le peuvent, hésitent à annoncer une promotion, et éprouvent des difficultés à formuler des demandes, à poser des refus, à recevoir des critiques comme des compliments. Le syndrome est d’ailleurs décrit par certains auteurs comme une forme manifeste d’anxiété sociale.
Le coût psychique
Les symptômes cliniques les plus fréquemment rapportés se rassemblent autour de trois pôles, les manifestations anxieuses, les manifestations dépressives et la faible estime de soi. Ces trois notions se révèlent fortement associées au syndrome, et prédictives de son intensité. La recherche montre toutefois qu’elles restent des construits distincts, ce qui signifie que le syndrome de l’imposteur ne se confond ni avec la dépression, ni avec l’anxiété, ni avec un simple manque de confiance.
Comment se libérer du syndrome de l’imposteur ?
Les travaux de Kevin Chassangre s’inscrivent dans le champ des thérapies comportementales et cognitives, dont l’efficacité a été démontrée sur les troubles associés. Les enjeux d’un accompagnement se résument à quatre objectifs : mettre en évidence les attitudes dysfonctionnelles, construire un meilleur processus d’attribution, restituer une image positive mais surtout réaliste de soi, et réduire la dépendance à l’évaluation des autres.
- Rétablissez l’attribution de vos réussites. Le travail sur les attributions constitue le cœur de la prise en charge. Le journal des attributions hebdomadaire et le camembert des attributions, deux exercices classiques, vous font répartir explicitement les causes d’une réussite entre les circonstances externes et vos ressources propres, compétences, intelligence, qualités. Appliquez-les à des situations anciennes comme à vos tâches actuelles.
- Travaillez l’acceptation inconditionnelle de soi. Cette notion structure la quatrième étude de la thèse de Chassangre, menée auprès de 873 participants. Elle consiste à cesser de définir votre valeur par votre performance, bonne ou mauvaise, et par l’approbation des autres, accepté ou rejeté. Tant que votre estime de vous dépend de ces deux variables, chaque évaluation vous met en danger.
- Comparez-vous autrement. Servez-vous des personnes que vous admirez comme sources d’inspiration et non comme preuves de votre incompétence. Le processus de comparaison sociale se modifie, il ne se supprime pas.
- Repérez vos stratégies d’auto-handicap. La procrastination et le travail excessif protègent votre estime de vous à court terme et entretiennent le doute à long terme. Les identifier permet de reconstruire une gestion du temps et des tâches plus adaptée. L’apprentissage de méthodes de relaxation complète utilement ce travail.
- Entraînez-vous à l’affirmation de soi. Formuler une demande, poser un refus, recevoir une critique, accepter un compliment. Ces quatre compétences se travaillent, et elles manquent presque toujours aux personnes concernées.
- Parlez-en, c’est la première marche. Le syndrome se vit de manière secrète, y compris en entretien clinique. Lever le masque constitue l’un des objectifs principaux de la prise en charge, précisément parce que le silence entretient la croyance. Découvrir que votre collègue le plus solide en apparence vit la même chose change souvent le regard.
- Consultez si le doute vous coûte. Si vous refusez des opportunités, si vous travaillez au-delà du raisonnable en permanence, ou si l’anxiété devient continue, un psychologue formé aux thérapies comportementales et cognitives dispose d’outils validés. Le site de Psycom, organisme public d’information sur la santé mentale, vous aide à identifier les professionnels et les dispositifs adaptés.
Ce que les managers peuvent faire
Trois leviers ressortent directement de la littérature. D’abord, soignez les périodes de transition, promotion, prise de poste, changement de périmètre, parce qu’elles constituent les moments de risque documentés. Le soutien d’un pair ou d’un mentor y joue un rôle protecteur. Ensuite, orientez votre feedback vers l’apprentissage plutôt que vers la seule performance, car une culture exclusivement centrée sur la production nourrit le syndrome. Enfin, évitez les compliments exagérés et les mises en avant spectaculaires, qui figurent parmi les contextes favorisant son apparition. Un retour précis sur ce qui a été bien fait vaut mieux qu’un éloge général.
Votre témoignage peut aider d’autres personnes à mettre des mots sur ce qu’elles vivent. Racontez-nous votre histoire, nous lisons tout.
catherine@loptimisme.com
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🎤 Demander une conférence santé mentaleEn résumé
Le syndrome de l’imposteur désigne l’impression persistante de ne pas mériter sa réussite. Identifié en 1978 par Clance et Imes, il combine trois dimensions validées en francophonie par Kevin Chassangre, l’impression d’illégitimité, l’attribution de sa situation à des facteurs externes et la difficulté à accepter les signes de reconnaissance. Il concerne les deux sexes, même si les femmes y restent plus vulnérables, et 62 à 70 % des personnes en éprouveraient au moins une fois la sensation.
Ce syndrome n’est pas une maladie, et il ne figure dans aucune classification médicale. Il produit malgré tout des effets concrets, du surtravail permanent au refus d’opportunités, en passant par l’anxiété et la fatigue. Il se travaille, avec des outils validés, en rétablissant l’attribution de vos réussites et en construisant une acceptation de vous-même qui ne dépende plus de votre dernière performance. La première étape reste la plus simple et la plus difficile, en parler à quelqu’un.
FAQ, foire aux questions sur le syndrome de l’imposteur
Le syndrome de l’imposteur est-il une maladie ?▼
Combien de personnes sont touchées par le syndrome de l’imposteur ?▼
Le syndrome de l’imposteur touche-t-il seulement les femmes ?▼
Existe-t-il un test du syndrome de l’imposteur ?▼
Pourquoi le syndrome apparaît-il après une promotion ?▼
Comment sortir du syndrome de l’imposteur ?▼
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- Clance P.R., The Impostor Phenomenon: Overcoming the Fear that Haunts Your Success, Peachtree Publishers, 1985.
- Chassangre K., Callahan S., Cessez de vous déprécier. Se libérer du syndrome de l’imposteur, Dunod, 2016.
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