
Mis à jour le 10 septembre 2026
Beaucoup de salariés rêvent de ne plus avoir de chef. Certains pour de bonnes raisons, d’autres pour fuir un management défaillant. Mais peut-on vraiment s’organiser sans chef ? La question n’a rien d’utopique : elle a été testée en laboratoire social, et elle structure aujourd’hui des méthodes que des DRH et des dirigeants de PME essaient concrètement, avec des résultats contrastés.
Sommaire
- L’expérience de Mehdi Moussaïd : cent personnes, une figure, zéro chef
- Pourquoi un leader émerge presque toujours
- Holacratie, sociocratie, entreprise libérée : trois mots qu’on confond
- Ce que dit la recherche sur l’autonomie au travail
- FAVI, Poult, Chronoflex : où en sont les entreprises libérées françaises
- Ce qui coince : les limites documentées
- Par où commencer, sans tout casser
L’expérience de Mehdi Moussaïd : cent personnes, une figure, zéro chef
Le chercheur Mehdi Moussaïd, connu sur YouTube avec sa chaîne Fouloscopie, a lancé une expérience sociale simple à décrire et redoutable à observer : réunir cent participants et leur demander de se coordonner, sans consigne ni hiérarchie désignée, pour reproduire une figure donnée. La question posée était directe. Le groupe y parviendrait-il sans structure sociale imposée ? Et si une hiérarchie finissait par apparaître, comment se mettrait-elle en place ?
C’est ce protocole, et non une opinion de plateau télé, qui sert de point de départ à cet article. Il permet de sortir du débat « pour ou contre les chefs » pour poser une question plus utile aux managers : dans quelles conditions un collectif s’autorégule, et dans quelles conditions il retombe vers une pyramide ?
Pourquoi un leader émerge presque toujours
Les entreprises, les organisations, les nations s’organisent le plus souvent de façon pyramidale. Ce n’est pas un hasard de culture : dans l’expérience de Moussaïd comme ailleurs, un leader se dégage naturellement du groupe, dès que la tâche se complexifie. Ce leader nomme ensuite des relais, des « lieutenants », parce qu’il ne peut matériellement pas coordonner cent personnes seul.
Le monde animal offre un miroir utile. De nombreuses espèces sont devenues sociales parce que le groupe protège mieux et nourrit mieux que l’individu isolé. Mais vivre en groupe pose aussitôt trois problèmes concrets : partager les ressources, répartir le travail, gérer les conflits internes. Une organisation, même informelle, doit trancher ces trois points ou elle se délite.
« La dominance permet de diminuer le nombre de conflits au sein du groupe. Ça paraît un peu absurde, mais s’il n’y avait pas d’organisation sociale, s’il n’y avait pas cette hiérarchie qui est présente, à chaque fois que des individus devraient aller se nourrir, ils se taperaient les uns sur les autres et il y aurait des blessés. »Cédric Sueur, chercheur en éthologie
Ce constat dérange les convictions anti-hiérarchie, mais il éclaire un point que les modèles alternatifs prennent au sérieux : la question utile n’est pas « hiérarchie ou pas ». Elle est « quel mécanisme remplace l’arbitrage du chef ». Même dans l’adversité, un groupe livré à lui-même retrouve souvent de nouveaux leaders. D’autres modèles existent pourtant, comme la stigmergie observée chez les fourmis : chacune agit selon ce qu’elle perçoit du travail déjà accompli par les autres, sans donneur d’ordre. Un principe redoutablement efficace chez les insectes sociaux, mais peu naturel pour des humains habitués à recevoir des instructions verbales.
Holacratie, sociocratie, entreprise libérée : trois mots qu’on confond
Depuis une dizaine d’années, trois termes circulent dans les cercles RH pour désigner des façons de réduire la ligne hiérarchique classique. Ils ne sont pas interchangeables.
En clair : l’entreprise libérée est une philosophie de dirigeant, la sociocratie un cadre de gouvernance minimal, l’holacratie un protocole complet et rigide. Les trois cherchent le même effet, redistribuer la décision, mais avec des degrés de formalisme très différents.
Ce que dit la recherche sur l’autonomie au travail
Getz et Carney n’ont pas théorisé dans l’abstrait : leur travail repose sur l’observation d’entreprises où la suppression des strates de contrôle a coïncidé avec des gains de performance et d’engagement durables, dès lors que le dirigeant tenait sa promesse de lâcher prise sur les moyens, pas seulement sur le discours.
Ce chiffre n’est pas anecdotique pour le sujet qui nous occupe. Le rapport Gallup pointe explicitement le management comme premier levier de rattrapage, avant même la reconnaissance ou le salaire, et cite l’autonomie parmi les pistes testées par certains secteurs français, sans qu’elle se généralise encore à grande échelle.
Cette donnée date de 2016, mais reste la référence officielle la plus détaillée sur le sujet en France : aucune enquête DARES plus récente ne l’a remplacée. Elle confirme un mécanisme central des modèles étudiés ici : l’autonomie n’est jamais uniforme, elle se distribue selon le statut et l’ancienneté.
FAVI, Poult, Chronoflex : où en sont les entreprises libérées françaises
Trois noms reviennent systématiquement quand on parle d’entreprise libérée en France. Leur trajectoire, à dix ans de distance, donne une image plus nuancée que le mythe fondateur.
🏭 FAVI
La fonderie picarde de Jean-François Zobrist reste le cas fondateur du mouvement français. Zobrist a pris sa retraite en 2009 et cédé la direction à Dominique Verlant. L’usine d’Hallencourt continue de produire des fourchettes de boîtes de vitesses avec une organisation en mini-usines autonomes, héritée de cette période.
🍪 Poult
Chez la biscuiterie tarnaise, le résultat a doublé entre 2007 et 2010 et l’absentéisme a chuté de 60 % après le passage au management libéré (Novethic, « Entreprises libérées : un modèle pérenne ? », 2026). Mais l’entreprise a depuis été rachetée (fonds Qualium, puis intégration dans le groupe Biscuit International), avec une consolidation industrielle qui a rebattu les cartes de gouvernance locale.
🔧 Chronoflex
Le réparateur de flexibles hydrauliques, souvent cité comme cas d’école de sortie de crise par la confiance, existe toujours sous forme de groupe. Son histoire illustre qu’une libération managériale peut naître d’une quasi-faillite plutôt que d’un choix confortable.
Point commun aux trois : aucune n’a produit de recette reproductible telle quelle. Chacune reste liée à un contexte précis et à un dirigeant qui a personnellement porté le changement pendant des années, pas à un simple changement d’organigramme.
Ce qui coince : les limites documentées
Des sociologues du travail ont étudié ces expériences avec un regard plus critique que la légende managériale ne le laisse entendre. Trois écueils reviennent dans leurs analyses.
- Conflits d’autorégulation. Quand la décision repose sur l’autorégulation par les pairs, les désaccords qui surgissent n’ont plus d’arbitre naturel, et peuvent bloquer un service entier faute de mécanisme de résolution prévu.
- Engagement inégal. L’appel à la liberté fait émerger des leaders informels chez les plus à l’aise à l’oral ou les plus anciens, et met d’autres collaborateurs plus en retrait, sans que personne ne l’ait décidé.
- Paradoxe hiérarchique. Aplatir la structure renforce parfois, ironiquement, le pouvoir du dirigeant fondateur : il devient le seul gardien légitime des nouvelles règles du jeu, ce qui est une forme de concentration du pouvoir, pas sa disparition.
Ces chercheurs rappellent un précédent : le management participatif des années 1980 a largement échoué en France, freiné par la crainte d’une résistance passive et par la méfiance syndicale. Leur conclusion sur FAVI, Poult et Chronoflex reste mesurée : de bons résultats économiques documentés, mais une pérennité incertaine une fois le fondateur parti.
Par où commencer, sans tout casser
Personne n’a besoin de réécrire son organigramme en holacratie complète pour tester l’autonomie. Les entreprises étudiées par Getz et Carney partagent un point commun plus modeste : elles ont commencé petit, sur un périmètre limité, avant de généraliser.
Pas dix. Une décision récurrente, à faible risque, que l’équipe prend déjà en pratique sans oser se l’approprier officiellement (horaires, priorisation du jour, achats de petit matériel).
Une proposition avance si personne n’a d’objection argumentée, sans exiger l’unanimité enthousiaste. C’est le principe emprunté à la sociocratie, et c’est ce qui évite le blocage par minorité de blocage.
Même en mode pilote, prévoir qui tranche si l’équipe reste bloquée après un délai raisonnable. C’est précisément le trou que les sociologues pointent dans les échecs observés.
Les gains d’un changement d’organisation (absentéisme, initiatives, délais) se lisent sur un trimestre. Sur trois semaines, on ne mesure que l’effet de nouveauté.
Le manager qui délègue une décision garde un rôle : clarifier le cadre, protéger l’équipe et arbitrer les cas limites. C’est un changement de posture, pas une disparition de fonction.
Dernier repère, tiré de l’expérience de Moussaïd autant que du cas Chronoflex : un collectif s’autorégule d’autant mieux que la légitimité du cadre restant est reconnue, pas seulement décrétée. Sans ce socle, la structure informelle qui réapparaît ressemble vite à l’ancienne pyramide, en moins clair. Dans une organisation qui a déjà expérimenté une gouvernance partagée sur un périmètre entier, comme SF2i en Nouvelle-Calédonie, la question n’est plus si l’autonomie fonctionne, mais comment la faire durer après le fondateur.
- Mehdi Moussaïd : chaîne Fouloscopie, expérience sociale sur la coordination sans hiérarchie. youtube.com/Fouloscopie
- Isaac Getz & Brian Carney : Liberté & Cie (trad. de Freedom, Inc.), Fayard, 2012.
- Gallup : State of the Global Workplace, rapport 2025, données 2024. talenco.com
- DARES : Synthèse Stat’ n°26, « Autonomie dans le travail », avril 2019. dares.travail-emploi.gouv.fr
- The Conversation : « Mythes et réalités de l’entreprise libérée », 2019. theconversation.com
- Novethic : « Entreprises libérées : un modèle pérenne ? ». novethic.fr
- Centre Français de Sociocratie : « Différences entre sociocratie et holacratie ». sociocratie-france.fr



