Depuis des années, notre équipe reçoit des messages de managers et de salariés qui s’interrogent : comment réagir face à un collègue qui décroche, qui s’isole, qui s’énerve pour un rien ? Face à une souffrance psychique au travail, beaucoup se sentent démunis quand ils n’y sont pas formés.
Je voyais quelqu’un de mon équipe couler, et je me sentais impuissante. Je ne savais ni quoi dire, ni quoi faire.Un témoignage reçu à L’Optimisme.pro, qui en illustre des dizaines d’autres
Ce témoignage, nous le recevons sous mille formes. C’est pourquoi nous avons voulu poser des bases claires pour aider un collègue en souffrance, pensées pour les managers de proximité comme pour les collègues et les RH : reconnaître les signes, oser en parler, écouter, et orienter vers les bons relais.
Sommaire
Pourquoi c’est aussi votre affaire
Dans nos formations et nos sensibilisations, la raison qui revient le plus souvent pour ne pas agir, c’est la peur de l’ingérence, doublée d’un sentiment d’impuissance.
J’avais peur d’agir, parce que je me disais que ça ne me regardait pas, que je ferais de l’ingérence. Et je ne savais pas quoi dire.Reçu par email
Rassurez-vous : vous n’avez pas à devenir soignant. Vous n’êtes ni le psy de vos collègues, ni celui de votre équipe. Mais vous êtes souvent le premier témoin, celui qui remarque le changement avant tout le monde, et vous pouvez être un précieux relais vers un professionnel de santé.
Vous n’avez pas à devenir le soignant de vos collègues. Mais vous pouvez être le relais vers un professionnel de santé.L’Optimisme.pro
Un premier pas consiste à rappeler que la santé mentale ne concerne pas seulement les personnes qui ont un trouble. On peut ne pas se sentir bien sans trouble diagnostiqué, et à l’inverse vivre avec un trouble tout en se sentant bien. C’est ce que la recherche appelle le double continuum de la santé mentale. Nous pouvons tous être concernés un jour. Ce n’est pas nous contre les autres.

Reconnaître les signes d’une souffrance
La souffrance se lit rarement en une phrase. Elle s’installe par petites touches, dans le comportement, l’humeur et la qualité du travail. Un repère utile : ce qui doit alerter, c’est un changement qui dure plus de deux semaines et qui rompt avec les habitudes de la personne. Un collègue habituellement bavard qui se mure dans le silence, un profil ponctuel qui accumule les retards, une personne posée qui devient irritable.
Les témoignages que nous recevons décrivent presque toujours les mêmes signaux. Nous les regroupons ici pour vous aider à ouvrir l’œil sans tomber dans la surveillance.
- Un repli soudain, moins d’échanges, une caméra qui reste éteinte en visio
- Des retards ou des absences répétés chez une personne d’ordinaire assidue
- Une irritabilité nouvelle, des réactions disproportionnées
- Une baisse visible de la concentration et de la qualité du travail
- Des signes physiques : fatigue marquée, négligence, variations de poids
- Des propos négatifs sur soi, un découragement qui s’installe
À lire aussiQu’est-ce qu’un risque psychosocial ? Le cadre et les leviers
La métaphore du bouton sur le nez
Quand faut-il en parler ? La question revient dans chacune de nos sensibilisations. Dans le livre Aider (Éditions Michel Lafon), Catherine Testa propose une image simple pour trancher.
Imaginez un bouton sur le nez. S’il apparaît un matin et disparaît le lendemain, personne n’appelle un dermatologue. Il passe tout seul. Mais s’il dure, s’il grossit, si la douleur augmente et s’il finit par gâcher vos journées, vous consultez.
Les signes de souffrance psychique au travail obéissent à la même logique. Un signal isolé ne dit presque rien. Trois critères, eux, changent la lecture.
Le changement s’installe et se répète semaine après semaine, au lieu de se dissiper après un week-end ou une période de rush.
Les signaux montent d’un cran. L’irritabilité devient de la colère, la fatigue devient de l’épuisement, le retrait devient de l’isolement.
La personne disparaît des réunions, accumule des erreurs inhabituelles, décroche des projets qu’elle portait, ou change franchement de comportement.
La méthode A.I.D.E.R., un cadre simple pour agir
La méthode A.I.D.E.R. est un cadre en cinq étapes qui permet à un manager ou à un collègue d’accompagner une personne en souffrance psychique sans compétence médicale : accueillir, identifier, dialoguer, encourager, rester présent. Nous la transmettons dans nos sensibilisations et dans les conférences santé mentale de Catherine Testa.
Beaucoup de managers veulent aider et bloquent sur la même question : par où commencer ? Ces cinq lettres répondent à ça. Elles se retiennent en une minute et se rejouent dans n’importe quelle situation.
Accueillir commence par ne pas détourner le regard. Vous reconnaissez qu’il se passe quelque chose. Vous accueillez les signaux, les émotions de l’autre, et votre propre gêne. Cet inconfort est normal, il ne disqualifie personne.
Repérez les changements concrets : humeur, isolement, irritabilité, fatigue, erreurs, retrait. Appliquez la grille durée, intensité, impact. Restez factuel. « J’ai remarqué que tu semblais plus en retrait ces derniers temps » vaut mille fois mieux que « Je pense que tu fais une dépression ».
L’étape la plus redoutée. Avant de parler, réglez trois paramètres : le lieu (jamais en plein open space), le moment (jamais entre deux réunions), et votre propre état émotionnel. Êtes-vous vraiment disponible ?
Encourager ne veut pas dire forcer. Vous rappelez que consulter reste un acte responsable. La personne peut craindre le jugement, venir d’une culture où le psychologue reste tabou, ou manquer d’énergie pour faire la démarche. Vous informez sur les relais existants, sans pression.
Un refus ne signe pas votre échec. Il dit souvent « pas maintenant ». Avoir ouvert la porte compte déjà. Rester présent, c’est aussi alerter quand la situation s’aggrave, et refuser de porter seul cette charge : l’encadrement, les RH et les dispositifs internes existent pour ça.
L’étape D concentre l’essentiel des maladresses. Les règles qui suivent viennent directement des retours de nos sessions en entreprise.
- Parlez au « je », avec des formules comme « j’ai remarqué » ou « je m’inquiète un peu », qui engagent votre regard sans étiqueter l’autre
- Restez factuel, décrivez ce que vous observez sans juger ni interpréter
- Posez des questions ouvertes, « comment tu te sens en ce moment ? » plutôt que « tu es déprimé ? »
- Reformulez pour montrer que vous avez entendu, même quand vous ne savez pas quoi répondre
- Acceptez les silences, sans les combler et sans rassurer trop vite
- Appuyez-vous sur la communication non violente, qui déroule observation, sentiment, besoin, demande
Aider n’est pas sauver. Aider, c’est relayer.Catherine Testa, livre Aider
Oser le premier pas
C’est l’étape qui bloque le plus de gens. Nous entendons souvent cette phrase : « je voyais bien que ça n’allait pas, mais je ne savais pas comment aborder le sujet. » Cette peur est normale. Pourtant, même en cas de doute, il vaut mieux intervenir, quitte à se tromper. Le silence, lui, laisse la situation s’aggraver.
On a souvent peur de ne pas trouver les bons mots. Pensez pourtant à un proche qui vient de vivre une rupture : ce qu’on lui dit n’est jamais parfait, et pourtant, quand c’est dit avec la bonne intention, cela lui fait du bien quand même. Avant d’aller vers l’autre, posez-vous juste la question « pourquoi je veux aider ? ». Si la réponse est sincère, vous êtes prêt.
On a peur de ne pas trouver les bons mots. Mais dit avec la bonne intention, un mot maladroit fait toujours plus de bien qu’un silence.L’Optimisme.pro
Pour préparer votre approche, le livre propose un moyen mnémotechnique simple, la méthode TEL, en référence au téléphone, symbole de connexion.
Choisissez un temps dédié, sans urgence ni public. Évitez la fin de réunion ou le couloir pressé. Un moment calme montre que la personne compte.
Préférez un lieu neutre et discret, un café à l’écart plutôt qu’une salle formelle. Un cadre rassurant facilite la parole.
Proposez, n’imposez pas. La personne a le droit de ne pas vouloir parler tout de suite. Acceptez aussi de ne pas être la bonne personne : parfois, mieux vaut passer le relais à quelqu’un en qui elle a davantage confiance.
C’est grâce à mon manager que j’ai décidé d’aller consulter un psy. Il a été le seul à me demander comment j’allais vraiment. Personne ne me posait plus la question depuis des mois.Confié lors d’une de nos formations
Développer une écoute qui aide vraiment
Une fois la conversation ouverte, votre rôle n’est pas de résoudre, mais d’accueillir. C’est plus difficile qu’il n’y paraît, car notre réflexe naturel est de vouloir donner des solutions ou rassurer trop vite. Le livre Aider rappelle une phrase précieuse : nous avons la responsabilité d’une écoute, pas celle d’une réponse.
Ce que nous devons à Carl Rogers
Le psychologue américain Carl Rogers a posé le principe qui fonde toute écoute d’aide : la personne porte en elle les ressources pour aller mieux, à condition de se sentir écoutée, comprise et acceptée.
Votre rôle ne consiste donc pas à réparer. Il consiste à créer un climat où la parole peut exister. Rogers appelle ça le regard positif inconditionnel, et il le fait reposer sur trois appuis.
- L’empathie, qui consiste à se placer au plus près du vécu de l’autre sans le confondre avec le vôtre
- La congruence, qui vous demande de rester sincère plutôt que parfait
- L’authenticité, qui vous interdit de jouer un rôle de sauveur que personne ne vous demande
Une bonne écoute repose sur quelques attitudes concrètes.
🧘 La disponibilité
Être vraiment là, ici et maintenant.
- Poser son téléphone
- Alléger son esprit de ses propres soucis
🤫 Le silence
Accepter les blancs sans les combler.
- Ils laissent le temps de trouver les mots
- Ils montrent que vous ne fuyez pas
🔄 La reformulation
Redire pour vérifier qu’on a compris.
- « Si je comprends bien… »
- Cela valide l’émotion de l’autre
À l’inverse, certains réflexes ferment la porte au lieu de l’ouvrir. On les commet tous, souvent avec les meilleures intentions. Les repérer permet de les éviter.
- Couper la parole pour placer son avis
- Conseiller comme un expert qui sait mieux
- Ramener la situation à soi et à sa propre expérience
- Vouloir absolument faire changer la personne d’avis
Les phrases à éviter et à privilégier
Les mots comptent énormément. Dans les témoignages que nous recevons, les mêmes phrases maladroites reviennent, celles qui blessent alors qu’elles voulaient consoler. En miroir, certaines formulations simples font un bien immense.
❌ À éviter
- « Ça va aller » : minimise et ferme la discussion.
- « Tu devrais sortir de chez toi » : un conseil non demandé qui culpabilise.
- « Si j’étais toi, j’annulerais » : impose votre solution.
- « Allez, souris un peu » : bâillonne l’émotion.
✅ À privilégier
- « Comment tu te sens en ce moment ? » : ouvre sans juger.
- « Je suis là si tu veux en parler » : offre sans forcer.
- « Qu’est-ce qui t’aiderait, maintenant ? » : redonne du pouvoir d’agir.
- « Merci de m’en avoir parlé » : valorise la confiance.
Quand et vers qui orienter
Aider a des limites, et les connaître protège tout le monde. L’enjeu n’est pas de sauver la personne ni d’endosser le rôle du sauveur, c’est de l’orienter vers le bon professionnel. Passer le relais n’est pas se débarrasser du problème, c’est offrir la bonne ressource au bon moment.
On l’oublie souvent : il existe déjà beaucoup de ressources en interne. Lignes d’écoute, préventeurs, référents formés, service de santé au travail. Les rappeler et rerouter vers les personnes formées fait souvent une vraie différence.
Dans nos sensibilisations, nous constatons que les ressources d’aide existent souvent déjà en interne. Encore faut-il les connaître et penser à les mobiliser.L’Optimisme.pro
Passer à l’actionFormer vos équipes : la sensibilisation santé mentale au travail
| Situation | Relais possible |
|---|---|
| Mal-être passager | Manager, RH, secouriste PSSM, ligne d’écoute interne |
| Souffrance qui dure | Médecine du travail, médecin traitant, psychologue |
| Détresse aiguë, idées noires | Numéro national 3114, urgences (15) |

Se protéger soi-même, le masque à oxygène
Nous parlons beaucoup d’aider. Beaucoup moins de se protéger en aidant. Le chapitre 9 du livre Aider traite précisément de ce point, et c’est celui qui provoque le plus de réactions dans nos salles.
Aider ne veut pas dire absorber. La contagion émotionnelle décrit un phénomène documenté par la recherche : les émotions circulent dans un collectif et se transmettent d’une personne à l’autre. Exposé chaque semaine à la détresse d’un collègue, votre propre équilibre s’use.
D’où l’image du masque à oxygène. Les consignes de sécurité en avion ne laissent aucune ambiguïté : vous placez le vôtre avant d’aider votre voisin. La même règle vaut au bureau.
- Vous ne portez pas seul la souffrance de l’autre, vous orientez et vous partagez la responsabilité avec les RH, l’encadrement ou la médecine du travail
- Vous vous créez des sas, pour éviter de ramener chaque conversation difficile à la maison
- Vous posez des limites, parce qu’être un relais ne signifie pas rester joignable en continu
Les managers ne peuvent pas tout porter.L’Optimisme.pro, sensibilisations en entreprise
Nous répétons cette phrase dans presque chaque sensibilisation. Elle produit toujours le même effet : un soulagement visible dans la salle. Beaucoup de managers découvrent à ce moment-là qu’ils ont le droit de passer la main.
Aider, ça s’apprend
Repérer un signe, oser un mot, écouter sans juger, orienter vers le bon relais : personne ne naît « aidant », cela s’apprend. Vous n’avez pas besoin d’être soignant pour faire une différence, il suffit d’être présent et de connaître les bons relais. Et plus une équipe est sensibilisée, plus la parole se libère tôt, avant que la situation ne s’aggrave.
Vous vivez ou avez vécu une situation semblable ? Vous voulez témoigner ? Écrivez-nous à catherine@loptimisme.com : vos témoignages nourrissent nos guides et nos formations. Et pour ne rien manquer, abonnez-vous à notre newsletter juste en dessous.

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- Catherine Testa : Aider, oser parler de santé mentale, Michel Lafon, 2023
- Ipsos BVA : Baromètre de la santé psychologique des salariés, 2024
- HAS : Repérage et prise en charge du syndrome d’épuisement professionnel, 2017
- PSSM France : Premiers Secours en Santé Mentale, programme officiel


